Chic ! une fête foraine dans la programmation de Nuit Blanche sur Tableau Noir ! Animation débridée de cirque yé-yé, jeux d’adresse, ambiance country-gipsy-techno… « Quétaine à souhait », s’exclame un ami montréalais de souche. « Voyons ! une kermesse, c’est magique ! » lançons-nous en chÅ“ur, une compatriote Rimouskoise et moi. Il suffit de connaître Beauce Carnaval pour le savoir. Sceptique ? Oubliez La Ronde le temps d’un article. Venez faire une incursion dans la fête foraine de ma jeunesse. Apprenez par la même occasion d’où provient ce genre d’événement hétéroclite. Peut-être verrez-vous les kermesses autrement !
Les Montréalais ne comprennent pas les fêtes foraines. L’Exposition Agricole de Rimouski n’est pas quétaine, mais merveilleuse. Ça y est, j’ai mentionné le nom ! Allez-y, dilatez-vous la rate. Payez-vous ma gueule ! J’en conviens, lu en ville, un tel titre de kermesse détonne. Pourtant, grâce à ce concours de beauté bovin, les forains de Beauce Carnaval débarquent pour « la » semaine excitante de l’été. Un stationnement se transforme alors en véritable pays des merveilles. Des ex-détenus, tatoués de la tête aux pieds, actionnent les attractions dans une nonchalance légendaire ! Les odeurs des kiosques de barbes à papa, de pommes trempées dans la tire et de friture incitent à se gaver… même avant les manèges. Les arnaqueurs crient les mérites de leur jeu truqué, et on s’obstine à tout tenter pour un horrible toutou. Les artisans hippies vendent leurs chandails à l’effigie d’un loup, leurs remèdes miracles et leurs colliers de chanvre. Les voyantes assument le cliché de la boule de cristal. Et, pour clôturer chaque journée, un artiste présente son numéro sur la scène où ont défilé les vaches lauréates du concours agricole. Je me souviens avoir vu France D’Amour s’y rouler entre deux bottes de foin pour chanter Animal. Une ambiance hors du commun, certes. Pourtant, le coté singulier de cette kermesse, qui ressemble à bien des fêtes foraines régionales, procure un sentiment magique de liberté. Je n’ai pas encore réussi à le retrouver entre les énormes installations sophistiquées de La Ronde.
Des réunions conviviales
Au milieu d’un autre événement et de plusieurs activités qui s’y greffent, la kermesse s’avère d’emblée sympathique. On y trouve de tout, pour tous les goûts, partout. Les diverses distractions offertes sont issues de mondes si différents qu’elles n’en deviennent que plus farfelues et caricaturales. Avouons-le, un manège de fortune semble intéressant, mais un manège de fortune près de chevaux qui dansent et d’une cartomancienne cachée derrière un drap, ça propulse dans un autre monde. Cet univers imaginaire ne peut que se révéler chaleureux tant il brise la routine et offre une bouffée d’air frais. D’ailleurs, au Moyen-âge, les premières fêtes foraines ont débuté dans le lieu le plus convivial de l’époque : la foire. Il s’agissait d’un immense marché public où on vendait toutes sortes d’articles. Les gens s’y rendaient autant pour discuter que pour effectuer leurs achats. Les jours fériés, des saltimbanques – acrobates, jongleurs, funambules et comédiens – y débarquaient pour divertir la foule. Les citoyens, enthousiastes, s’octroyaient alors un moment de répit. Bien vite, des kiosques de loterie et de jeux d’adresse se sont également greffés à la foire. Au début du XVIIe siècle, des manèges, des stands de confiseries, ainsi que des cabanes où on exhibait des monstres humains et des lutteurs se sont ajoutés au bazar. On y trouvait même des animaux, ceux-ci, savants. Pratiquement l’Exposition Agricole, quoi !
Des célébrations délirantes
Tout comme les fêtes foraines du Moyen-âge, les kermesses régionales doivent leur intensité au fait qu’elles ne durent pas. Elles offrent un moment d’hystérie collective, et s’éclipsent aussitôt. Alors, on y accourt en gardant tous ses sens alertes, puis on les surexcite tant que la fête continue. Les bruits de carrousels, les lumières multicolores, les odeurs grasses-sucrées-salées, les envolées, même les maux de cÅ“ur, marquent davantage lorsqu’ils sont rares. Quand les fêtes foraines sont sorties des foires vers la fin du XVIIe siècle, à cause de leur popularité, elles plongeaient aussi dans une frénésie remarquable. Les forains se déplaçaient de ville en ville. Ils passaient généralement une période de trois jours à une semaine à chaque endroit. Comme la demande pour ce genre d’activités grandissait sans cesse, plusieurs troupes ambulantes se formaient. Souvent, elles luttaient pour le même terrain ou s’installaient côte à côte. Les musiciens jouaient donc plus fort que ceux à côté, le son des carrousels montait, les comédiens déclamaient avec plus de ferveur. Même les « curiosités » redoublaient d’originalité pour rester compétitives. Aux femmes à barbe, nains, obèses et sÅ“urs siamoises s’ajoutaient maintenant des animaux exotiques comme les rhinocéros. La partie « exposition safari »de l’événement !
Des parcs d’attractions sophistiqués
Toutefois, la révolution industrielle s’est vite chargée de donner un nouvel essor aux kermesses. Grâce à l’invention de la machine à vapeur et de l’électricité, les manèges se sont perfectionnés. Les distractions sont devenues plus nombreuses, donc elles occupaient plus d’espace. Elles sont aussi devenues plus imposantes, par conséquent, plus difficiles à transporter ou à démonter. La plupart des fêtes foraines se sont alors transformées en parcs d’attractions fixes. Lesquels ont évolué en entreprises commerciales, standardisées, stylisées. J’ai maintenant accès à un tel univers. Voilà qui devrait m’épater. Pourquoi je ne renie pas les rudimentaires installations de l’Exposition Agricole de Rimouski ?
Le côté rustique, d’occasion, bric-à -brac des forains ambulants garde un charme qui ramène aux sources. Un aspect cheap qui rassure. Un mauvais goût assumé au maximum qui évacue le méchant. Finalement, les Montréalais ont raison : une kermesse, c’est kitch. Mais un kitch sensationnel. Un quétaine qui fait du bien à l’âme parce qu’il sort du placard, et s’expose. Comment pourrait-on bouder les expositions agricoles de ce monde ? Ce serait comme arrêter d’exécuter les mouvements de la chorégraphie YMCA lorsque la chanson des Village people entraîne tout un chacun. Une kermesse s’annonce à la programmation de Nuit Blanche sur Tableau Noir, libérez le kitch attachant en vous.
La Kermesse des Enfants Terribles aura lieu le samedi 12 et le dimanche 13 juin de 12h à 17h à l’angle des rues Mont-Royal et Parthenais dans le cadre de Nuit Blanche sur Tableau Noir.
Texte : Mireille Lévesque









