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La course vers nulle part

Je la regarde courir. Elle court depuis cinq, dix, maintenant quinze minutes. Elle court sur place au fond de la scène, côté court. Cette jeune coureuse est imperturbable. Elle court sans aucune expression sur son visage ni aucun signe de fatigue. Ses gestes sont rigoureusement les mêmes, pas après pas. Elle ne déroge pas du rythme de sa course. Elle court encore, vingt minutes après le début de la performance. Un spot l’éclaire, pour elle seule, comme pour souligner l’absurdité de sa course qui ne va nulle part, puisqu’elle n’avance pas d’un centimètre.

Du 13 au 21 juin était présentée la pièce Aciduité de la chorégraphe et danseuse Karine Théoret, présenté dans le cadre du festival de l’absurde et des nouveautés émergentes, et j’ai nommé le Fringe. Cette fois c’est chez Tangente, rue Cherrier sur le Plateau que ça se passait.

La coureuse n’est pas le seul centre d’attraction du spectacle. Karine et ses deux danseuses interprètes se démènent sur scène dans un langage plus ou moins clair. Elles tentent d’exprimer le stress de la vie quotidienne, le « pressage de citron » dont nous sommes tous plus ou moins victime ou bourreau, système oblige. À chacun son degré de tolérance et d’ambition. À chacun sa façon d’apprêter son citron.

Karine et ses comparses s’attaquent aussi littéralement aux citrons. Les pauvres agrumes n’y sont évidemment pour rien, malheureuses et innocentes victimes de la langue de Molière qui les a associés au stress de la vie industrialisée et globalisée. Les trois interprètent de Aciduité s’attaquent aux citrons, qu’ils lancent, détruisent, broient, boivent, s’aspergeant de leur jus, les écrasant avec un talon aiguille. Peu de fruits survivront à cette intense demi-heure de vengeance destructrice.

Les interprètes et la chorégraphe exécutent des mouvements intéressants, certains plus inédits que d’autres, certains plus évidents à associer au sujet de la pièce que d’autres. Il y a eu cette course à deux, en rond, où la poursuivante rattrapait la poursuivie et l’agrippait par l’épaule pour la devancer… jusqu’à ce que la nouvelle poursuivante rattrape la nouvelle poursuivie.

Mais pourtant, on revient souvent à cette mystérieuse coureuse de fond (de scène). Elle aura couru sur place les trente minutes de l’événement sans jamais varier un seul de ses mouvements. On l’aura suivi dans sa course folle et insensée, écoutant sa respiration, surveillant ses moindres mouvements, comme pour tenter d’y déceler une quelconque variation. Que nenni ! Elle aura couru telle une automate sans avancer d’un seul centimètre, sans aller nulle part.

N’est-ce pas ce que nous faisons tous un peu dans cette vie de cinglés ? Courir sans vraiment avancer ? Est-ce que le nombre de pas est proportionnel au progrès que l’on fait concrètement ? Si c’était là le seul point de réflexion que voulait nous emmener Karine Théoret avec Aciduité, cette pièce aura valu la peine d’être vécue.

Aciduité Une danse pressée du KT Collectif présentée à Tangente dans le cadre du festival Fringe de Montréal du 13 juin au 21 juin 2009.

Par Nicolas Pelletier Photo fournie par le KT Collectif.

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