Un grain de poussière peut émouvoir !
L’exposition Distance de Rolf Julius, présentée chez Oboro jusqu’au 24 octobre, s’avère « presque ». Presque visible. Presque audible. Presque durable. L’œuvre de l’artiste allemand doit se chercher au sol, dans les coins, dans les pièces closes, dans le haut des murs, voire au plafond. Elle s’apprivoise en respirant différemment, en déambulant discrètement afin de permettre aux sons timides d’occuper l’espace et aux matières discrètes de parler.
L’œuvre de Rolf Julius bouge ; il faut se déplacer avec elle et la réinventer selon le parcours que l’on suit, l’endroit ou l’on se place et la position que l’on adopte. Elle invite le visiteur à s’accroupir pour ressentir Island (dirt), à s’allonger pour vivre Music for the eyes ou à s’isoler pour découvrir Nacht.
L’exposition Distance, dans toute son humilité, donne le premier rôle au visiteur. Il doit accepter de laisser émerger les souvenirs. Quoi que l’introspection s’enclenche immédiatement dans un décor où les images s’entendent et où les sons s’illustrent. Le visiteur-acteur compose alors avec les sensations, les perceptions, pour interpréter l’œuvre en fonction de son vécu. « Je crée un espace musical avec mes images. Avec ma musique, je crée un espace imagé. Les images et ma musique sont équivalentes. Elles rencontrent l’esprit du regardeur et de l’auditeur et, dans son intérieur, il en résulte quelque chose de nouveau », explique Rolf Julius. Selon la commissaire Nicole Gingras, conceptrice et coordonnatrice de l’événement, le son amène effectivement l’image ailleurs, puisqu’il agit directement sur la mémoire. Interpellée par les artistes qui, comme lui, réalisent des compositions plus que n’importe qu’elle autre forme d’art, Nicole Gingras a choisi d’intégrer les créations de Rolf Julius à la série d’expositions « Écouter pour voir ». La mission consistait d’abord à sélectionner, avec le principal intéressé, quelques œuvres parmi toutes celles élaborées depuis 1980. Le choix s’est arrêté sur des pièces marquantes pour le créateur et d’autres représentatives de ses matériaux de prédilection. Cette rétrospective représente bien les thèmes préoccupant l’artiste de renommée internationale, qui expose pourtant pour la première fois à Montréal.
Distance démontre la relation de Rolf Julius avec l’aléatoire, car son art change selon l’endroit où se déroule l’exposition. « Le son circule différemment dans l’espace, d’un lieu à l’autre, puisque chaque pièce possède une qualité acoustique différente. À l’intérieur d’une même galerie, deux visites procurent également des perceptions différentes, car le visiteur se place autrement face aux œuvres ; les sons sont donc plus ou moins forts et s’entremêlent à des endroits différents », affirme Nicole Gingras. Ce côté hasardeux pousse immédiatement à vouloir recommencer l’expérience.
La dimension « économie de moyens » fascine aussi le grand public. Rolf Julius utilise de simples objets domestiques, qui ne servent habituellement pas de matériaux pour créer, et les transforme. Des accessoires de cuisine prennent alors une signification inattendue et poussent par le fait même à réfléchir sur le sens réel des choses qui meublent le quotidien.
Ces objets modernes témoignent également de l’importance du rapport au temps dans le travail de Rolf Julius ; ils ancrent dans le présent. Toute la technologie utilisée par le créateur – haut-parleurs, écrans vidéo, lecteurs CD et DVD – reflète d’autant plus notre siècle obnubilé par la technique. Quant aux éléments de la nature – poussière, cendre, cailloux, bois –, ils évoquent la relation avec l’éphémère. Ces matières nécessitent sans cesse qu’on les assemble, les déplace, les réarrange ; elles se déclinent en différentes combinaisons au fil du temps, se transforment, évoluent. Contrairement aux créations statiques, les œuvres de Rolf Julius vivent, bougent, donc elles demeurent momentanées. Cela leur confère une fragilité qui crée l’urgence de les croquer sur le vif.
Prendre le temps d’admirer cette fragilité à travers un grain de poussière remet en contact avec sa propre vulnérabilité… que d’émotions lorsqu’elle s’exprime.
Distance de Rolf Julius est la troisième exposition de « Écouter pour voir », une série d’expositions conçue et coordonnée par Nicole Gingras. L’événement est présenté par Oboro, en partenariat avec le Goethe-Institut Montréal et Minute (un collectif de Montréal). L’exposition se déroule du 19 septembre au 24 octobre 2009 chez Oboro (4001, rue Berri, local 301, à Montréal). Le public peut y assister gratuitement du mardi au samedi, de midi à 17 heures.
Informations : 514 844-3250. Site Internet : www.oboro.net
Texte : Mireille Lévesque








