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L’histoire du Carré Saint-Louis

"On lui avait déjà conseillé de "scèner" à la taverne, mais il n’aimait pas la bière. Il fit donc le retour du célèbre parterre à partir de la rue Saint-Denis, côté nord. La rue Drolet ne lui disait rien, la rue Henri-Julien non plus, et il a eu presque envie de remonter la rue Laval, mais le parc finissait là où la rue Prince-Arthur débouchait en plein milieu" (extrait de "Carré Saint-Louis" de Jean-Jules Richard)

De Nelligan à Laferrière en passant par Richard, d’un réservoir d’aqueduc à un des plus beaux espaces verts de Montréal, le carré Saint-Louis a une histoire riche en couleurs. Transportons-nous au milieu du 19e siècle, là où tout a commencé.

À l’est du chemin Saint-Laurent (actuel boulevard Saint-Laurent), le paysage rural marque le territoire. De jolies maisons de campagne se trouvent au milieu des champs. Les terres de Monsieur de Courville sont immenses : elles s’étendent de la rue Sherbrooke à l’avenue du Mont-Royal.

En 1845, il lotit sa terre et y trace les rues Coloniale, de Bullion et Hôtel-de-Ville. Les ouvriers et les petits artisans prennent d’assaut le secteur de la Côte-à-Baron, territoire marqué au sud par la rue Sherbrooke et délimité par les rues Durocher (à l’ouest) et Amherst (à l’est). Cette nouvelle population a évidemment besoin d’eau ! La Ville de Montréal installe donc un réservoir d’aqueduc à ciel ouvert, en 1848, à l’emplacement actuel du carré Saint-Louis.

Sa naissance

En 1852, un incendie d’une rare intensité éclate à Montréal. Les dommages sont considérables : presque la moitié des maisons de la ville en cendres et 9000 sans abri. Les autorités décrètent le creusage du canal de l’Aqueduc et votent l’achat de puissantes pompes. L’eau est ainsi poussée jusqu’au réservoir McTavish, sur le flanc du mont Royal. En 1856, celui-ci remplace le réservoir de la Côte-à-Baron, insuffisant pour les besoins d’une ville en pleine expansion.

Après l’incendie, ce dernier est désaffecté et remplacé par le carré Saint-Louis. Inauguré en 1876, il s’agit alors d’un des plus beaux squares de la ville. La bourgeoisie francophone se prélasse sous les nombreux érables du parc. Les hommes portent encore "favoris, mouches, moustaches, impériales et barbes". C’est ainsi que le conteur Robert de Roquebrune se remémore les doux souvenirs de son enfance dans "Quartier Saint-Louis".

Son aménagement

J.-L. Mott conçoit la fontaine de fonte du carré Saint-Louis en 1849. D’une hauteur de quatre mètres, elle domine le square. La statue d’Octave Crémazie, homme de lettres et poète québécois, fait également partie intégrante du carré Saint-Louis. L’écrivain Louis Fréchette fait des pieds et des mains pour recueillir des fonds dans le but d’ériger un monument en l’honneur de Crémazie. C’est finalement le 24 juin 1906 que se tient le dévoilement final.

Les bâtiments autour du carré Saint-Louis connaissent une revitalisation. En effet, les parements en brique sont remplacés par de la pierre et des ornements sont ajoutés. Dans les années soixante, la restructuration urbaine contribue à détruire le réseau des espaces verts, notamment le corridor avec le parc Lafontaine. La construction d’immeubles en hauteur, comme l’Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec sur la rue Saint-Denis, y est en partie responsable.

Son portail culturel

Au fil des années, le carré Saint-Louis est le refuge de nombreux artistes. Émile Nelligan demeure sur l’avenue Laval. Il découvre l’univers de la poésie : Baudelaire, Verlaine et Poe se bousculent dans ses pensées. C’est là que le jeune prodige écrit la plupart de ses poèmes, dont le célèbre "Vaisseau d’or." Certains racontent même qu’il troublait la tranquillité des résidents la nuit en dansant autour de la fontaine. Dans les années soixante, l’écrivain Jean-Jules Richard oberve le quotidien des gens de sa maison, située à l’angle de la rue Saint-Denis et square Saint-Louis. Il relate la contre-culture du secteur, avec sa cohorte de hippies, dans son roman "Carré Saint-Louis."

Le poète Gérald Godin et la chanteuse Pauline Julien élisent domicile au 336 square Saint-Louis. Un poème de Michel Bujold intitulé "Lettre à Jean Drapeau" orne le mur de leur maison. À proximité du carré Saint-Louis, dans une chambre miteuse du 3670 rue Saint-Denis, un jeune homme d’origine haïtienne survit du mieux qu’il peut. C’est à cet endroit qu’il produit une histoire de "nègre sexuel affamé de chair blanche" qui devient un succès instantané : "Comment faire l’amour avec un Nègre sans se fatiguer." Dany Laferrière est aujourd’hui un écrivain prolifique, dont l’oeuvre est reconnue à l’échelle internationale. Durant les dernières décennies, d’autres artistes, comme Gaston Miron, Claude Jutras, André Gagnon et Yves Navarre, demeurent dans les environs du carré Saint-Louis.

Le 7 juin 2005 a lieu l’inauguration du buste d’Émile Nelligan, une oeuvre réalisée par Roseline Granet. Le concours pour la création de l’oeuvre avait été lancé au printemps 2004 par la Fondation Émile-Nelligan. Le comédien Albert Millaire, accompagné de la violoniste Anne Robert, récite deux poèmes de Nelligan. Le monument en l’honneur du grand poète se situe à l’angle de l’avenue Laval et square Saint-Louis.

Aujourd’hui, le carré Saint-Louis est l’hôte de nombreuses manifestations artistiques. Le Festival international de la littérature y organise des activités données par de nombreux écrivains. Il ne faut pas non plus oublier les artistes itinérants, qui mettent de la vie dans cet espace si cher aux résidants du Plateau.