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Il était une fois … l’avenue du Mont-Royal

Si nous voulions trouver des embryons de l’histoire de l’avenue du Mont-Royal, nous pourrions, bien sûr, fouiller les archives de la Ville de Montréal. L’Avenue aurait commencé à exister au milieu du 19e siècle ; on y dénombrait alors un grand total de neuf maisons, en 1889, avec un laitier, un cordonnier et un charretier.

Mais pour bien comprendre les origines de la vitalité actuelle de l’Avenue et le chemin parcouru pour en faire l’une des avenues commerciales les plus dynamiques de Montréal, nul besoin de remonter si loin dans le temps, il suffit de se reporter au début des années 1950. L’effervescence de l’après-guerre et du baby-boom allait commencer à paver la route du succès.

Nous avons rencontré quatre commerçants de l’Avenue qu’on pourrait qualifier de piliers, en ce sens qu’ils ont connu les années 50, 60, 70 et 80 et observé l’évolution et les changements qui ont façonné l’avenue du Mont-Royal. Allons puiser un peu dans leurs souvenirs !

André Roy

À tout seigneur, tout honneur, pourrions-nous dire en commençant avec André Roy, qui recevait de son père, dans les années 50, les clés de la Bijouterie J-Omer Roy (1919). Des années fastes, affirme-t-il, où l’avenue du Mont-Royal livrait une bonne compétition à la populaire rue Sainte-Catherine du bas de la ville.

Malgré les succès indéniables de certains types de commerces, André Roy nous apprend que durant les années 60 et 70, l’Avenue a connu un certain creux dont elle s’est bien sûr remise. Il explique, en partie, cette baisse de régime par un exode de la population plus aisée vers le nord de la ville (Rosemont et Ahuntsic, entre autres).

Il nous parle également de certains ratés de la ville, notamment l’installation de trottoirs en bois. La réduction des espaces et l’encombrement engendré par cette trouvaille eurent tôt fait de mettre fin à cette initiative. Heureusement, nous dit André Roy, sourire en coin.

Claude Patenaude

Claude Patenaude prenait les guides de la Rôtisserie Ty Coq en 1966. Les baby-boomers parmi vous se rappelleront sans aucun doute les années folles de Montréal et ses prétentions internationales avec l’Expo Universelle de 1967 et les Olympiques de 1976. L’important succès de la Rôtisserie Ty Coq est fortement relié à cette période et à ce que Claude Patenaude décrit comme la parade des autobus jaunes. Je vous explique.

À l’époque, les grandes stations de télévision présentaient des émissions populaires qui demandaient une participation importante du public ; je vous rappelle Allô Boubou avec Jacques Boulanger, le Cinq à Six ou encore les Démons du Midi avec Gilles Latulippe. Cette mode télévisuelle a engendré un phénomène : le pèlerinage des gens des régions dans la grande ville.

Après l’émission de télé, les autobus jaunes se dirigeaient allègrement vers le Théâtre des Variétés de monsieur Latulippe pour y acclamer leurs idoles (La Poune, Juliette Petrie, Jen Roger et autres artistes chéris). Et, en sortant du théâtre, quoi de mieux qu’une bonne bouffe chez Ty Coq, le presque monopole de cette section de l’Avenue. Claude Patenaude me confie qu’en été, pendant les vacances « télévisuelles », il fermait carrément son commerce pour permettre à ses employés de refaire leurs forces.

La famille était particulièrement importante à cette époque et… plus nombreuse. La restauration en profitait avec le Versailles, La Lorraine, La Poupette, La Maisonnette et le Mont-Royal Bar-B-Q, des compétiteurs que Claude Patenaude respectait. La vogue des « dîners d’affaires bien arrosés » était également lucrative ; les restos affectaient souvent des serveuses exclusivement au service de la boisson…

En 2008, la Rôtisserie Ty Coq est devenue l’Orange Pressée qu’administre toujours Claude Patenaude. Les repas du soir ont disparu, la nouvelle jeune clientèle résidante préférant le cocooning, moins exigeant sur l’importante partie du budget consacrée au loyer ou à l’hypothèque. Et, autres temps, autres moeurs, la désormais très grande popularité (et qualité) des téléséries retient plutôt les gens à la maison, devant leur téléviseur à écran plat !

Michel Paul

Parlant de loyer, Michel Paul nous a fait pousser un sifflet d’admiration lorsqu’il nous a mentionné le montant du loyer que payait son père pour l’Animalerie Paul, en 1956 : la très modique somme de 95 $, pour le commerce et les chambres du deuxième étage !

Michel Paul se voit confier, en 1970, les rennes de l’entreprise de son père, située dans les locaux actuels de l’Animalerie Paul. Il a donc bien connu ces fameux travaux qui ont quasiment fermé l’avenue du Mont-Royal pendant six mois, afin de changer les canalisations d’eau et enlever les « maudites tracks de tramway ». Plusieurs commerces ne s’en sont jamais remis, ajoute-t-il, en faisant une comparaison avec la situation vécue par les commerçants du boulevard Saint-Laurent, depuis quelques années.

Quels étaient les commerces « vedettes » à cette époque ? Michel Paul nous répond sans hésiter le Mont-Royal Bar-B-Q, situé dans l’édifice où loge actuellement la Caisse Populaire Desjardins, à proximité de la station de Métro Mont-Royal. Il nous parle aussi du Magasin Général Messier (le premier commerce de l’Avenue qui présentait une pub télé avec Roger Baulu !) qui vendait à peu près de tout : des vêtements à l’électroménager, sans oublier la mini-voiture à 800 $ ou 5 $ par semaine, qui a résolument mené ce magasin… à la faillite.

Michel Paul retourne occasionnellement à l’Animalerie pour donner un coup de pouce à sa fille Martine, qui guide la place depuis 1995. Il y revoit avec fierté des clients de « son » époque, qui se rapprochaient davantage du type col bleu. Conscient que le portrait social de la clientèle de l’Avenue a, en partie, changé, il n’en demeure pas moins optimiste pour les années à venir.

Pierre Bleau

Enfin, nous nous sommes arrêtés au Bar Mont-Royal pour y siroter… un café, en compagnie de Pierre Bleau, un ex-pompier de la Ville de Montréal devenu copropriétaire, en 1969, de la Taverne Brébeuf, avec un collègue de caserne.

Les années 1970 : une décennie de « gars » dans les tavernes du Québec. Des dernières années de ce privilège masculin, Pierre Bleau se rappelle de la grande vitrine qui donnait sur l’Avenue : elle était faite de carreaux en verre givré pour que les femmes ne puissent pas voir à l’intérieur, à l’exception d’un carreau qui permettait à la police d’y jeter un coup d’œil, lors des rondes de nuit.

Début des années 80, une petite révolution se produit dans le monde des tavernes : l’accès aux femmes. Pierre Bleau et son partenaire Normand Boivin se souviennent fort bien des derniers mois qui ont précédé l’admission des dames, alors que certaines d’entre elles se « déguisaient en gars » pour venir prendre un pot avec leurs chums. S’en est suivi la conversion en bar et le prolongement des heures d’ouverture jusqu’à trois heures du matin.

Parlant de bar, Pierre Bleau me mentionne l’arrivée de la Fontaine Bleue, devenue la Boussole, qui se voulait le premier bar un peu chic à s’établir sur l’Avenue, les autres de l’époque étant définitivement de type « populaire ». L’établissement a subi les affres de la protection (racket, menaces, violence…) et changé de propriétaire à quelques reprises, avant de devenir l’Edgar HyperTaverne d’aujourd’hui.

Les commerces-vedettes se nommaient l’Épicerie Tardif, les Fourrures Lefebvre (de père en fils) et Balthazar, le premier et unique tabagiste qui deviendra en quelque sorte l’ancêtre des dépanneurs de l’avenue du Mont-Royal. Il nous mentionne aussi ce sympathique Cinéma Montréal dans les actuels locaux du magasin Mini-Maxi.

Pierre Bleau me confiera avec sincérité que l’arrivée de très bons restaurants sur l’Avenue et d’établissements au goût du jour a vraiment contribué au renouveau et à la vitalité de l’achalandage. Ajoutons-y le programme de revitalisation des façades que la Ville de Montréal amorçait en 1994 et le travail efficace de l’équipe de la Société de Développement de l’avenue du Mont-Royal, qui regroupe les commerçants et comme ces quatre piliers qui ont été témoins de l’évolution de l’Avenue, vous connaissez maintenant les ingrédients qui ont mené au succès qu’elle connaît.

Texte : Michel Danis, chroniqueur indépendant. Photos : Michel Danis et la SDAMR.