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Un ancien village absorbé par le Plateau : Le Coteau Saint-Louis

Ce que plusieurs appellent aujourd’hui le Plateau de manière très générale est plus précisément une sorte de ciment urbain plutôt homogène qui unit d’anciens noyaux villageois tout à fait singuliers, notamment ceux de Saint-Louis-du-Mile-End, de Saint-Jean-Baptiste, de Village de Lorimier et de Coteau Saint-Louis.

Des vestiges de ces noyaux villageois pointent encore, actuellement, à de rares occasions. Sauriez-vous les repérer ?

DES TRACES REPÉRABLES PAR LES PLUS CURIEUX

Prenons l’exemple de Coteau Saint-Louis. Qui sait où il se trouve encore ? Près du square Saint-Louis, du parc Lafontaine, le long de Papineau, ou plutôt en remontant le long de Saint-Laurent ? Pas du tout. Coteau Saint-Louis – également appelé Village des carrières – se situe au nord de la rue Laurier, au sud du chemin des Carrières, entre les rues Saint-Denis et St-Hubert. Prenez une carte du Plateau et portez attention aux indices suivants :

1.Premier indice : le coteau. D’accord, vous ne le verrez pas sur la carte, mais comme son nom l’indique, le petit village de Coteau Saint-Louis domine un minuscule coteau aujourd’hui essentiellement compris entre les rues Resther, Laurier, Rivard, Grégoire et que le développement urbain subséquent n’a jamais arasé. Sachez que quelques ruisseaux naissant du Mont Royal viennent même circuler près de ce village et alimenter, aujourd’hui, les étangs du parc Lafontaine. Malheureusement, leur présence n’est plus que souterraine en raison de leur canalisation, vers la fin du 19e siècle.

2.Deuxième indice : le tracé du chemin des Carrières. Celui-ci est repérable sur une carte, il est de forme curviligne, tout comme celui de la rue Gilford, autrefois la continuité du chemin des Carrières. Comparez-le avec celui de la grille du Plateau, plutôt orthogonal et composé de rues droites, sans courbe. Ça détonne ! Par ailleurs, si vous allez sur les lieux, vous remarquerez que les rues de l’ancien village n’excèdent pas 5 à 8 mètres de largeur, comme dans le Vieux-Montréal. C’est qu’au moment de les aménager, on s’y déplaçait en véhicule à traction animale. Différentes, les autres rues du Plateau – aménagées majoritairement après 1880 – sont plus larges et mieux adaptées à la circulation automobile.

3.Troisième indice : les îlots. Les îlots situés entre les rues Rivard et Berri sont presque de forme carrée et de petite taille – comme dans le Vieux-Montréal, encore une fois – alors que la grande majorité des îlots du Plateau sont de forme rectangulaire très allongée, un sous-produit de notre système de côtes – Côte-des Neiges, Côte Ste-Catherine, etc. – et de rangs. En outre, les îlots du village sont orientés dans le sens est-ouest – vers le chemin des Carrières, la seule voie d’accès au village à l’époque – tandis que les îlots du Plateau sont orientés dans le sens nord-sud. Enfin, vous remarquerez que les îlots de Coteau Saint-Louis ne comportent pas de ruelle, contrairement à ceux du reste du Plateau. Alors que l’on construisait en contiguïté à partir de 1880 et qu’une ruelle devenait donc nécessaire afin d’accéder rapidement à l’arrière des immeubles, notamment lors d’incendies, l’éparpillement non contigu des bâtiments dans le village permettait cet accès et ne justifiait pas le percement de ruelles.

4.Quatrième indice : le parcellaire. Communément appelé le lotissement. Une vue aérienne de l’ancien village permet de repérer des parcelles de forme irrégulière et de taille variée, contrairement au parcellaire plutôt homogène du reste du Plateau. Cette hétérogénéité rappelle qu’il y eut différentes activités – pas seulement résidentielles – propres à la composition diversifiée d’un village et que la délimitation des lots s’est déroulée en bonne partie avant la standardisation de la forme des lots par la Ville de Montréal en 1880.

5.Cinquième indice : la typologie architecturale. La typologie architecturale de quelques bâtiments résidentiels date des années 1775 aux années 1850. Celle-ci se rapporte directement à la maison villageoise, d’un seul étage de plain-pied, en bois ou moellon, avec toit à pignons et galerie. Certains bâtiments sont mêmes détachés des immeubles voisins, un phénomène rare dans le reste du Plateau, où les duplex et triplex dominent le parc immobilier et se dressent en mitoyenneté, suivant les impératifs de densification qui se manifestent dès les années 1880.

HISTOIRE DU COTEAU SAINT-LOUIS

Les premiers découpages du parcellaire agricole du territoire du Plateau Mont-Royal remontent à la deuxième moitié du 17e siècle. Toutefois, l’ensemble du territoire demeure quasiment inhabité jusqu’au milieu du 18e siècle, la plupart des propriétaires terriens préférant résider en ville. Néanmoins, si l’activité agricole amène peu de résidants sur le territoire du Plateau, l’artisanat de même que l’exploitation des carrières conduisent à la création des premiers villages.

C’est ainsi que débute l’histoire de Coteau Saint-Louis, en 1775. Les premiers signes de vie de l’établissement humain se manifestent aux environs de l’actuel parc Sir Wilfrid Laurier, lieu d’un important gisement de pierre grise de construction et nommée la « pierre de Montréal » ou Trenton. Cette roche calcaire, très résistante, n’est pas affectée par la gelée. Rapidement, des carrières y sont exploitées et desservent le marché immobilier de la ville de Montréal. Un chemin, le chemin des Carrières, permet de lier ces nouveaux lieux de travail à la ville de Montréal. Très tôt, des familles s’installent aux abords de ce chemin, à proximité de ces nouvelles carrières, afin d’occuper les emplois qu’elles leur procurent. Cette activité suscite la naissance officielle, en 1846, du village de Coteau Saint-Louis, lequel comporte à ce moment déjà plus d’une trentaine de familles.

Dans la deuxième moitié du 19e siècle, un village, celui de Saint-Louis, vient damer le pion de Coteau Saint-Louis. Se développant rapidement dans l’axe du boulevard Saint-Laurent et offrant, à la différence du Coteau, une diversité de services et un accès au transport hippomobile vers Montréal dès les années 1860, il draine progressivement vers lui les habitants du Village des carrières. Coteau Saint-Louis connaît donc, à cette époque, de graves difficultés démographiques, un délabrement aigu et de lourdes contraintes financières. Avec la population montréalaise qui se décuple et la pression urbaine qui s’accentue en périphérie du Coteau, ce dernier n’a pas d’autre choix que d’être annexé à la Ville de Montréal, en 1896.

Or, dans le noyau villageois de Coteau Saint-Louis, même si la plupart des lots sont déjà occupés à ce moment, il en demeure quelques-uns que des promoteurs ne tardent pas à développer. Les duplex et triplex typiques montréalais font alors leur apparition au sein de Coteau Saint-Louis. Puis, des petits commerçants ainsi que des industriels attirés par une activité ferroviaire en pleine effervescence viennent convoiter les derniers espaces disponibles du village, lesquels sont situés principalement entre la rue Lagarde et la voie ferrée du Canadien Pacifique.

Bien que la vocation commerciale et industrielle se développe considérablement, des années 1920 aux années 1960, les années de rénovation urbaine – à partir des années 1960 – viennent véritablement freiner leur expansion. Effectivement, déjà à partir des années 1950, certains pans de l’économie manufacturière montréalaise connaissent un ralentissement. Plusieurs fabriques et commerces ferment alors leurs portes et laissent place à des habitations d’un gabarit nettement plus imposant que celui des petites habitations irréductibles des débuts du village, et même des duplex ou triplex.

Enfin, après la Seconde Guerre mondiale, plusieurs résidants du quartier migrent vers les nouvelles banlieues. En 1950, 23% des unités de logement [ont] besoin de rénovation. Plusieurs de ces bâtiments ont été détruits par le feu ou remplacés. [Mais], les autres sont peu à peu rénovés et une nouvelle population s’y installe . L’ancien village de Coteau Saint-Louis redevient donc, peu à peu, un lieu convoité par une population de plus en plus nantie, constituée de plusieurs étudiants et artistes, mais surtout de professionnels, notamment dans le domaine de la vente, des services, des affaires, de la finance, de l’administration, des sciences sociales et de l’enseignement.

Sources

BENOÎT, Michèle et GRATTON, Roger. Pigon sur rue : Les villages du Plateau, Montréal, Éd. Guérin, 1991, 41p.

GRENIER, Cécile et WOLFE, Joshua. Explorer Montréal, Montréal, Éd. Libre Expression, 1990, 339p.

LINTEAU, Paul-André. Histoire de Montréal depuis la Confédération, Montréal, Éd. Du Boréeal, 2000, 627p.

VILLE DE MONTRÉAL (mai 1999). Profil socio-économique ; Quartier 10 : Plateau Mont-Royal, 12p.

Texte : Charles-Olivier Mercier.