Qui a eu cette idée folle, d’un jour inventer l’école ? C’est ce, Sacré Charlemagne, sacré Charlemagne !
Une petite fille venait tout juste de faire son entrée en troisième année dans une école primaire publique au corps professoral accablé de travail. Elle avait promptement été reléguée dans la classe d’élèves ayant des troubles d’apprentissage, parce qu’elle avait dessiné quatre fleurs sur la page lignée lorsqu’on lui avait demandé d’additionner 2 + 2. Le numéro 4 lui paraissait probablement fade, ou quelconque. Enfant pétillante d’intelligence, mais différente. Si ce n’eût été de la vigilance de ses parents, son originalité aurait bien pu être suffoquée par un système traditionnel axé sur les conventions sociales contraignantes.
Le domaine de l’éducation, élément fondamental de l’apprentissage d’un enfant, peut déconcerter plus d’un parent. Qui ne veut pas offrir ce qu’il y a de mieux à ses rejetons ?
Depuis 1964, année de la création du ministère de l’Éducation du Québec, coïncidant en outre avec la diffusion effrénée de la chanson « Ce Sacré Charlemagne » interprétée par France Galle, le système scolaire québécois a connu une évolution marquante, surtout si l’on songe que ce n’est 1943 que la loi de scolarité obligatoire a été adoptée par le gouvernement provincial, et ce, grâce à l’influence du pape qui avait imposé l’école obligatoire au Vatican.
À l’époque, les Québécois, bien ancrés dans leurs idées, acceptèrent avec difficulté que l’État intervienne dans ce qu’ils considéraient un exercice de liberté. Conséquemment, le parti qui avait introduit la législation n’a pas été réélu, mais en revanche, la loi a été appliquée et observée.
Ouverture de la première école alternative au Québec
C’est la rentrée des classes. Comme coutume veut, quelques élèves rechignent, d’autres anticipent l’expérience avec bonheur. Par contre, l’apparente indifférence des parents québécois envers l’éducation n’est plus qu’une chose du passé.
Vers la fin des années cinquante, à la demande de nombre de familles insatisfaites des normes provinciales, des enseignants ne souscrivant pas aux modèles idéologiques et pédagogiques qui dominaient le système d’éducation québécois se sont basés sur des méthodes introduites, éprouvées et perfectionnées par des éducateurs européens et américains, pour peu à peu intégrer une vision innovatrice au système d’école publique.
En 1974, l’école Jonathan, première école alternative du Québec, a ouvert ses portes à Ville Saint-Laurent. Dans son sillage, une réforme s’est réalisée au sein du système d’éducation. Les familles québécoises ont maintenant l’embarras du choix : l’école publique, l’école à vocation particulière, l’école privée, l’école internationale, la scolarisation à domicile et, bien sûr, l’école alternative.
La classe devient un laboratoire expérimental
En se fondant sur les méthodes de Célestin Freinet en France, du docteur Maria Montessori en Italie et John Dewey, aux États-Unis, nombre d’enseignants ont instauré des approches éducationnelles axées sur le développement intellectuel, social et affectif de l’enfant. Au sein de cette optique de démocratisation du système d’éducation, bien qu’encadrés par leurs parents, la direction et les enseignants, les élèves assument un rôle autonome dans leur cheminement de formation pédagogique et sociale, en suivant, à leur propre rythme, le programme d’apprentissage établi par le ministère de l’Éducation, des Loisirs et des Sports.
La classe devient un laboratoire expérimental où l’enfant découvre, improvise, évolue, développe sa pensée informative, apprend à communiquer, à planifier et à assumer les conséquences de ses décisions.
Les méthodes alternatives ne briment pas la créativité inhérente à l’enfant, mais plutôt la stimulent. Elles éveillent la curiosité de l’élève, encouragent un parcours individuel (les psychologues ne s’entendent pas sur le nombre qui se situe entre 5 et 17, mais tous affirment qu’il existe plusieurs formes d’intelligence chez l’enfant, donc dans une classe de 20 élèves, les cheminements vont considérablement varier.) De plus, elles l’incitent à aller jusqu’au bout d’un projet, favorisant l’entraide chez les élèves de tout âge dans un esprit communautaire.
Chantale Hébert, enseignante diplômée de l’Association Montessori Internationale, m’a expliqué que l’un des trois principes sur lesquels repose la méthode Montessori est l’éducation à trois niveaux d’âge, car fragmenter les enfants augmente la difficulté d’apprentissage. Par conséquent, les classes sont divisées en groupes d’élèves de 3 à 6 ans, de 6 à 9 ans, ou de 9 à 12 ans selon le niveau. Ainsi, une synergie se crée : les plus vieux perfectionnent leur apprentissage en enseignant aux plus jeunes qui veulent les imiter. Cette approche inculque donc à l’enfant un sens de responsabilité envers lui-même, les autres élèves et la communauté. Madame Hébert observe qu’on ne décèle pas d’agressivité dans les classes, car les enfants apprennent sans le stress d’une cadence imposée, selon le principe de la différenciation.
Engagement des parents
En ce qui a trait à la politique d’admission de telles écoles, elle ne relève généralement pas de la performance ou de « l’intelligence » de l’enfant. Elle repose plutôt sur l’objectif de la famille qui doit souscrire aux valeurs véhiculées par l’école et s’engager à participer d’une manière ou d’une autre au processus de l’éducation de l’enfant. Les parents qui inscrivent leur progéniture dans ces programmes jouent aussi un rôle actif au sein de l’école, que ce soit en tant que gestionnaire, enseignant, ou l’un et l’autre.
L’influence des écoles alternatives
Certains parents s’interrogent sur le bien-fondé des méthodes proposées par les écoles alternatives. Pourtant, les multiples méthodes, en constante évolution, ont influencé et contribué à améliorer le système des écoles publiques. Bien que leurs approches diffèrent, les écoles alternatives ont avant tout en commun le désir d’innover, d’intégrer la vie scolaire à la vie familiale et communautaire, d’exploiter les différences individuelles des enfants ainsi que de développer leurs compétences disciplinaires et transversales (d’ordre intellectuel, méthodologique, personnel et social, et finalement, d’ordre de la communication).
Il semble d’ailleurs, si l’on se fie à plusieurs articles qui ont été écrits à ce sujet, que le ministère de l’Éducation, des Loisirs et des Sports favorise depuis plusieurs années la méthode pédagogique de projet, à l’instar de Célestin Freinet et de Maria Montessori. Ainsi, à l’opposé de la méthode magistrale qui impose l’apprentissage par cœur des règles de grammaire, l’élève apprend diverses matières en s’investissant dans un projet individuel ou de groupe qui l’intéresse. France Galle n’aurait plus lieu de fredonner inlassablement ses récriminations à l’égard des idées folles de Charlemagne.
Nombre d’études présentent un bilan positif des résultats obtenus par les élèves qui proviennent d’écoles alternatives, en ce qui a trait à leurs études universitaires ou leur vie professionnelle. Les fondateurs de Google sont parmi les innombrables élèves qui ont reçu un enseignement alternatif, et ils affirment devoir leur succès en partie à la méthode Montessori.
Aujourd’hui, le réseau des écoles publiques alternatives du Québec compte 31 écoles, dont 3 au secondaire.
Pour ceux qui veulent en savoir plus à ce sujet, vous pouvez vous renseigner auprès de parents dont les enfants fréquentent les écoles alternatives, vous présenter aux journées portes ouvertes, ou tout simplement visiter le site du réseau des écoles alternatives du Québec http://repaq.qc.ca
Texte : Joséane Brunelle








