Vos parcours en tant que professionnels de la danse sont différents l’un de l’autre. Louise Lapierre, qu’est-ce qui vous a décidé à fonder une école de danse, il y a maintenant 35 ans ? Pierre-Paul Savoie, qu’est-ce qui vous a poussé à poursuivre sur la voie de la recherche chorégraphique ?
Louise Lapierre (L. L.) : Après mon bac en éducation physique, spécialisation danse, j’ai enseigné l’éducation physique. La Fédération des Loisirs Danse du Québec m’a offert de piloter un projet de création en danse pour les écoles. Je ne suis plus retournée enseigner l’éducation physique. J’avais choisi ma voie. J’ai loué un petit studio, deux fois par semaine, et commencé à accueillir des élèves. Pendant les premières années, j’enseignais seule. J’ai ensuite emménagé sur l’Avenue du Mont-Royal, il y a 32 ans ! L’école compte aujourd’hui 25 professeurs et propose 30 programmes différents. J’avoue que mon cœur a toujours été du côté du loisir. J’aime la définition du mot « amateur ». Dans le dictionnaire, un amateur est quelqu’un d’amoureux de quelque chose. Pratiquer la danse en amateur, c’est en être amoureux.
Pierre-Paul Savoie (P-P. S.) : D’une certaine façon, on peut dire que mon début de parcours est le même que Louise, puisque je viens également du sport. J’ai ensuite bifurqué vers le théâtre, mais je n’étais pas à l’aise avec le verbal. C’est à l’École nationale de théâtre du Canada (ENT) que j’ai suivi mes premiers cours de danse. C’est, en fait, par le théâtre que j’ai découvert la danse. J’ai commencé à faire de l’improvisation, de la danse contact. La théâtralité m’a marqué, elle fait partie de ma démarche. J’aime mélanger les niveaux : le chant, la danse, le théâtre, l’humour, la « physicalité ». À ma sortie de l’ENT, je suis parti en tournée avec le spectacle Duodénum, créé et interprété en duo avec Jeff Hall. Mon choix de carrière était clair. J’ai continué dans cette veine.
« Depuis sa création en 1989, PPS Danse poursuit tous ses objectifs avec la même ferveur et la même constance. Ses créations […] ont en commun de vouloir être accessibles au plus grand nombre possible, et de faire de l’Homme leur sujet de prédilection ». L’accessibilité au plus grand nombre, le contact avec l’autre, finalement, vos visions sont proches l’une de l’autre ?
P-P. S. : Je viens d’un milieu rural, ma mère était très sociable, elle m’a appris à tisser des liens avec les autres. Dire bonjour aux gens sur la rue, pour moi, c’est normal. Regarder dans les yeux aussi. Ça a beaucoup teinté ma démarche. Faire une œuvre c’est une chose, danser c’en est une autre. Mais l’échange est complet dans la mesure où j’ai un rapport intime avec les gens. L’échange humain est la plus grande des richesses. Mon travail n’est pas hermétique. Je le fais pour communiquer quelque chose et la théâtralité est venue supporter ça. C’est une dramaturgie que je propose, pas juste des pas.
L. L. : Les gens ont une correspondance physique quand ils vont voir un spectacle de danse. Ils ne sont pas juste touchés par ce qu’ils voient, ils réagissent physiquement. Pour monter sur scène, il faut être un peu exhibitionniste, mais il faut surtout être tourné vers les autres. C’est une forme de partage. Je ressens une grande valorisation à travers ça. Je me sens vivante ! Aujourd’hui, je ne danse plus sur scène. Ce qui m’intéresse, c’est de voir mes élèves danser. Pour tous leurs spectacles, je suis dans la salle. C’est une façon de communiquer avec eux. Une personne qui vient de créer et qui a hâte de partager, elle brûle les planches !
P-P. S. : Avec le temps, je constate que je suis beaucoup plus à l’aise sur scène. J’assume mon rôle. J’appréhende le monde et j’essaie de le redonner avec une signature personnelle. Je traduis sur scène la façon dont je le vois, dont je le trouve grand, beau et la façon dont je peux l’améliorer.

Comparativement à d’autres pratiques artistiques comme le cirque contemporain (qui emprunte d’ailleurs beaucoup à la danse), la danse contemporaine semble être suivie par un public relativement confidentiel. Le public manque-t-il de points de références pour accéder à cette discipline ?
L. L. : Les chorégraphes comme Pierre-Paul ont semé des petites graines depuis des années. Aujourd’hui, tout le monde récolte. J’ai ouvert trois cours de danse moderne l’année dernière, en demandant aux professeurs de voir si les gens étaient intéressés. J’ai rapidement dû en ajouter un quatrième et un cinquième cours…on en est maintenant à huit. Tous ceux qui sont sur scène ont fait un gros travail de sensibilisation. Les gens ont également accès à une multitude de spectacles. L’offre culturelle et l’ouverture d’esprit sont là. Les gens sortent des sentiers battus ; l’essentiel est de vivre une belle expérience.
P-P. S. : Les gens sont portés, plus que jamais, à essayer différentes choses. Danser, c’est dans toutes les cultures, ça traduit la joie, le plaisir. C’est comme voyager. Tu parlais de multitude…,c’est sûr que les gens sont ouverts à la découverte d’une multitude de pratiques. Ils veulent voyager, apprendre.
L. L. : Plus les gens s’exposent à des choses différentes, plus ils souhaitent en découvrir d’autres. À l’époque, quand on a commencé les cours de ballet jazz c’était mal considéré, seul le classique était bon. Aujourd’hui, il n’y a plus de bon ou de pas bon. Qu’est-ce qui est beau ou pas beau ? On n’a plus besoin de ces guerres-là.
P-P. S. : Ce qu’on peut faire sur scène, là aussi, ça a beaucoup progressé. Les gens s’aperçoivent qu’il y a toutes sortes de langages. Je trouve que c’est ça l’aventure en ce moment. Les gens commencent à sentir des liens avec eux-mêmes, voient des choses. Ils se disent : « Moi aussi je pourrais m’exprimer de cette façon-là, je pourrais créer. »
L. L. : J’aime beaucoup le mot aventure. Es-tu d’accord avec le fait que le spectateur ne craint pas de se faire surprendre ?
P-P. S. : Oui mais ça varie. On défriche le pas, on défriche les mentalités aussi. C’est pour ça que le langage de la danse est fascinant comparativement au langage verbal qui est la plupart du temps associé à des paramètres culturels fermes. En danse, le langage peut s’inventer. Il y a de nouvelles zones à explorer, c’est ça qui est excitant.
Plus que de donner accès à la culture, le mandat que s’est donné la Ville de Montréal en 2007 est de favoriser la « médiation culturelle ». C’est à dire favoriser de réels échanges entre artistes professionnels et citoyens. J’aimerais connaître votre point de vue à ce sujet.
P-P. S. : Je cherche toujours à parler aux spectateurs après le spectacle. Je veux savoir comment ça résonne en eux et pourquoi ça a résonné ou non. Certaines personnes m’ont parfois confié des histoires, comme s’ils se confiaient à un ami. Un rapport de confiance s’établit. Je suis convaincu que quand tu t’ouvres, il se passe des choses. J’ai toujours travaillé dans ce sens-là. Et j’ai compris qu’il fallait que j’ouvre encore plus…Dans mon spectacle Diasporama, qui a été présenté en mars 2008 à l’Agora de la danse, je montre un corps particulier, vulnérable. On voit qui je suis, puis on voit toute ma résilience. Après ce passage, je me dépasse. Ce que je trouve intéressant aussi, c’est de faire des liens entre les gens qui s’initient et ceux qui pratiquent… On peut transmettre quelque chose à tout âge.
Vous travaillez et résidez sur le Plateau Mont-Royal. En tant que professionnels de la danse, comment voyez-vous votre place dans le quartier ?
L. L. : On fait partie des meubles ! J’ai vu changer ce quartier. J’ai souvent participé aux événements de la Société de Développement de l’Avenue du Mont-Royal et notamment à Nuit Blanche sur Tableau Noir. On a également développé des projets d’enseignement au sein du quartier, à l’école primaire De Lanaudière. On est 365 jours dans le quartier. On y a nos habitudes et les résidents nous identifient très bien. Franchement je n’irais pas ailleurs, même si le prix du loyer a beaucoup augmenté…
P-P. S. : J’habite à Montréal depuis plus de 25 ans. Le Plateau, c’est comme mon village. Je m’y sens chez moi. Je vis près de l’Agora de la danse. C’est commode car j’y organise des activités de développement de publics. Mon milieu, ça commence par mes voisins, mon quartier, c’est très important.
En terminant, je souhaite vous féliciter tous les deux pour les Prix et distinctions que vous avez remportés dans vos domaines respectifs !
L. L. : Nous, on n’a pas eu de prix artistique, mais on a gagné un prix de commerce. Une école de danse ! Notre école est un projet commercial, je ne l’ai jamais nié.
P-P. S. : Je dirais qu’une école comme ça, c’est une école de vie. Dans une forêt, il y a des arbres, des grands, des petits, des herbes, de tout. On a besoin de tout. Dans le passé, les gens étaient parfois négatifs envers une école comme celle de Louise. Je pense qu’il faut lui dire merci. Il y en a du monde qui est passé par ici !
Propos recueillis par Fabienne Boussin ; Photo de Federico Ciminari








