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Yolande Leblanc : citoyenne exemplaire

Elle venait tout juste d’amorcer sa… quatre-vingtième année sur notre globe. Mais dans la matinée du 8 septembre dernier, le cœur de Yolande Leblanc s’est subitement arrêté. Elle vaquait à ses occupations matinales dans la cuisine…

Dans le Plateau Mont-Royal, Yolande Leblanc était connue comme LA militante, tous partis politiques fédéral, provincial ou municipal confondus. Et ce militantisme, elle avait su le transposer dans sa vie de tous les jours auprès de ses proches, ses amis, ses voisins et toutes les personnes qu’elle croisait dans sa journée de travail. La Souveraineté et la Langue Française chapeautaient toutes les autres causes justes auxquelles elle prêtait ses formidables talents.

Les gens du Plateau se rappelleront principalement cette relation privilégiée avec feu Gérald Godin, le député de Mercier et aussi ministre de l’Immigration et des Communautés Culturelles. Secrétaire, attachée politique, confidente et amie du bouillant politicien dans les années 70 et 80, je vous ramène à l’hommage que celui-ci lui avait rendu dans l’hebdomadaire du Plateau, le 8 mars 1993.

« Yolande Leblanc est une femme de carrière, mais d’une carrière assez rare au Québec : celle de militante politique. Son objectif ultime auquel elle a tout sacrifié, c’est l’Indépendance du Québec, son pays. Et quiconque se met en travers de cet objectif risque d’être l’objet de sa hargne à perpétuité.

Elle se consacre non seulement à la réalisation de son pays, mais aussi à l’obtention par les citoyens de Mercier de la justice des ministères avec lesquels ils font affaire. Aussi n’hésitera-t-elle pas à ébranler les colonnes du temple qui est à Québec, pour obtenir au nom des commettants de Mercier, ce qu’elle croit légitime.

La preuve que les femmes de carrière sont plus heureuses que les autres, ayant l’occasion de se réaliser complètement sans les entraves que toutes les femmes ont à subir. Yolande Leblanc est une femme heureuse, symbole vivant que la liberté c’est bon pour la santé ».

Case départ

Yolande Desjardins est arrivée sur terre le 27 août 1930 dans la paroisse de St-Vincent-de-Paul. Donc, montréalaise depuis toujours. Dans une famille de huit enfants, elle quittera la maison familiale le 6 septembre 1954 pour partager la vie de son nouvel époux Claude Leblanc, un boucher propriétaire de sa petite épicerie. En 1962 arrive Sylvie, leur fille unique, celle qui fera vibrer plusieurs cordes sensibles de cette mère débordant de sentiments altruistes.

La naissance du Parti Québécois à la fin des années soixante viendra donner un bon canal d’expression pour la flamme nationaliste qui brûle depuis toujours chez Yolande Leblanc. D’ailleurs, en 1970, son époux Claude se veut le « Père Fouettard » de l’organisation de Pierre Bourgault, alors candidat dans Mercier. Plus tard, Yolande Leblanc milite comme chef de secteur lors de la célèbre victoire du 15 novembre 1976 où, contre toute attente, Gérald Godin évince Robert Bourassa du quartier et de l’Assemblée nationale.

Michel Pauzé, figure bien connue du mouvement indépendantiste dans le Plateau, se rappelle très bien de Yolande Leblanc en cette soirée magique : dans une automobile pleine de « jeunes hystériques » qui se dirigeaient vers le bas de la ville en klaxonnant à outrance, la rue Saint-Denis était devenue à sens unique au nord de Sherbrooke puisque tout le monde convergeait vers le Carré Saint-Louis. Et dame Yolande de hurler d’effroi pour calmer ces jeunes fous et leur demander d’arrêter. Rien n’y fit et Michel Pauzé sourit toujours en pensant à ces instants électriques.

Les années du pouvoir

Dans les bureaux du député de Mercier (et ailleurs), on entendait souvent l’expression « Hey, la mère ! » quand Gérald Godin s’adressait à son attachée politique. Plus d’une personne m’ont témoigné avoir entendu cette marque d’affection du patron. On connaît les efforts déployés par le politicien-poète pour convaincre les « ethnies » de se rallier au projet souverainiste. Yolande Leblanc n’a jamais été surprise des résultats mitigés de cette ouverture, avouant même une certaine amertume envers les récalcitrants.

Yolande Leblanc était aussi une militante sur le terrain. Des centaines et des centaines de ces « assemblées de cuisine » et des pelletées de terre dans les jardins communautaires. La véritable écoute du résident venu chercher un appui ou de l’aide au bureau de comté. Bref, le lien solide et efficace entre l’imposant appareil gouvernemental et le simple citoyen.

Alors jeune militant, Michel Pauzé se rappelle vivement cette époque bénie où il considérait Yolande Leblanc un peu comme la maman du groupe appuyant Gérald Godin. Au référendum de 1980, elle était exigeante pour elle-même et les autres. Pas de compromis.

Mais au-delà du travail, un respect total et une amitié indéfectible la liaient à son député et ministre. Encore une fois, elle lui servait de mère, l’aidant à soigner son image, à choisir sa cravate … Michel Pauzé me raconte ces moments avec beaucoup d’émotions.

Les années passent, et Yolande fait souvent le lien dans ce couple que le député forme avec la flamboyante chanteuse Pauline Julien. Mais la maladie vient grafigner l’existence de Gérald Godin en 1989. Un combat de tous les jours contre ce cancer ravageant. Réélu, vivant le schisme qui affecte le Parti Québécois, Gérald Godin décide de s’abstenir pour les élections de 1994 après une longue réflexion, au grand soulagement de dame Yolande qui insistait pour cet arrêt. Avec la mort du poète-politicien, Yolande Leblanc vivra une véritable peine pour cet amour qui avait débuté 18 années plus tôt.

L’après Gérald Godin

Yolande Leblanc assurera la transition pour l’arrivée de Robert Perreault dans le Plateau et cédera les guides du bureau à Michel Pauzé, avant de couper tous les liens quelques années plus tard avec l’arrivée du député Turp, accompagnée, encore une fois de Michel Pauzé, pour la sortie.

Michel Depatie, directeur de la SDAMR, se souvient de Yolande Leblanc comme la citoyenne pleinement engagée pour son quartier. Après son retrait de la politique active, il a remarqué sa présence dans de nombreux comités et sa connivence pour améliorer la vie dans le quartier, notamment avec les groupes préconisant la limitation des bars et le contingentement des restaurants. Yolande Leblanc ne pouvait tout simplement pas être retraitée. Une grande femme politique qui n’avait surtout pas la langue de bois …

J’ouvre ici une parenthèse pour vous confier une anecdote me reliant à dame Yolande. Il y a quelques années, je l’avais rencontrée dans une friterie du Plateau pour qu’elle alimente un article que je devais écrire sur feu-Gérald Godin. Soudainement, c’en est trop. En ressassant ces souvenirs, Dame Yolande devient trop triste, le « motton » lui saisit la gorge et les larmes ne peuvent plus rester à l’intérieur. Et le chroniqueur n’en mène pas trop large lui non plus en voyant cette belle dame pleurer devant lui. Tellement que j’ai éclaté un peu moi aussi et plutôt que la consoler, me suis mis à pleurer avec elle. En silence, bien sûr, mais mettons que ça coulait … Alors dame Yolande, s’apercevant de la chose, s’est aussitôt ressaisie, m’a pris l’avant-bras et m’a dit : « Heille ! On arrête de brailler ! On a l’air de deux vrais fous ! ». C’était mon souvenir chaleureux avec cette femme formidable.

Une femme dans le Plateau

Féministe ? Pas vraiment. Elle n’aimait pas se coller cette étiquette, y déplorant le misérabilisme de certains discours. Yolande Leblanc était plutôt du type « affirmationniste », si vous me permettez l’expression.

Viviane Lavoie, la directrice générale du Centre des Femmes du Plateau Mont-Royal, a connu de belles collaborations avec Yolande Leblanc, notamment à ses débuts dans ce groupe communautaire. « Yolande a toujours été une femme du « quartier », une citoyenne engagée au sein de la communauté, une femme aux convictions profondément ancrées en son cœur. Aujourd’hui, je profite de l’occasion pour la remercier pour la confiance qu’elle m’a toujours démontrée et pour son soutien indéfectible lié à la cause des femmes ».

De son côté, Louise Harel a bien aimé la combattante. « Je n’ai pas souvent rencontré femme plus déterminée dans ma vie. Elle exprimait ses opinions sans détour, que cela plaise ou non. Elle était attachante du fait d’être aussi entière. Son amour du Québec était inconditionnel et son amour des gens ordinaires était très grand. Elle aura bien servi l’avènement du pays dont elle a toujours rêvé. Elle fut une vraie Patriote ».

Vers la sortie

Pierre Marquis, une figure bien connue dans le milieu communautaire, a tissé des liens privilégiés avec Yolande Leblanc. Mais, me confiait-il, il l’a connue davantage dans ses dernières années qu’il a qualifiées de « solitude politique ». Au milieu d’un repas sympathique au Pizzédélic, son resto favori, dame Yolande exprimait une certaine déception de n’être plus appelée pour émettre avis ou conseil. Elle était toujours ardente, mais se sentait un peu seule et s’avouait frustrée par une diminution dans sa mobilité. Conseillère respectée pour Pierre Marquis, ce dernier m’apprenait que ses derniers dossiers « vibrants » étaient la spéculation folle dans le quartier et … l’invasion anglaise … sans oublier une vigueur certaine pour les récentes élections municipales.

Pour cette dernière année où il l’a côtoyée, Pierre Marquis souligne la grande joie de Yolande Leblanc d’avoir retrouvé le plein épanouissement avec sa fille Sylvie, sa petite-fille Émilie, la suite enfantine avec Lexandre et l’arrivée prochaine de Kiara. Du soleil dans sa tête …

Je voudrais terminer cet hommage en vous présentant un extrait du magnifique texte issu de la plume lumineuse de Sylvie, la fille de Yolande Leblanc. Avec sa permission, je vous invite à « écouter » ces mots qu’elle adressait à sa mère le jour des funérailles :

« Je parlerai de la femme battante et courageuse que tu as été jusqu’à la toute dernière minute. Ah oui, ça, je le sais ! Même dans tes moments de déprime où la douleur physique, la solitude et ta mobilité de plus en plus réduite étaient intolérables, tu continuais sans cesse à lutter mentalement et physiquement pour vivre, oui pour vivre mieux.

Tu as toujours été là pour toute personne qui avait besoin de toi. Tu me répétais souvent que tu te sentais utile ainsi. Tu absorbais les problèmes des autres en mettant de côté les tiens. Tu t’oubliais pour tout le monde, douleur ou pas, fatiguée ou pas. Tu étais heureuse quand les autres l’étaient. Ce que plusieurs ignorent c’est que derrière ta carapace, derrière cette assurance, se cachait une femme fragile et peu confiante en elle.

Je parlerai de ton cœur de mère, de ta grande sensibilité qui savait m’émouvoir, de ton immense émotivité qui savait me toucher, de ta générosité débordante, de ton écoute et ton épaule présentes pour me consoler, de ton amour pour moi et pour ta petite fille que tu as tellement adorée, de ta dernière passion pour ton arrière-petit-fils et de la passion que tu aurais tout autant développée pour ton arrière-petite-fille qui n’aura malheureusement pas la chance de te connaître. Mais ne t’inquiète pas, je parlerai de toi à ces deux petits êtres qui t’aiment déjà, j’en suis convaincue !

Maman, tu m’as laissé le plus bel héritage, car tu as été une femme, une épouse, une travaillante, une mère, une grand-mère et une arrière-grand-mère exemplaires. J’oubliais une grande militante aussi. Ça maintenant, tout le monde le sait ! »

Une grande dame nous a quittés…

Texte : Michel Danis Photos de Michel Pauzé, Michel Depatie et Pierre Marquis : Michel Danis Autres photos : archives